La forêt enchantée

 

Il était une fois, dans un village de campagne dont plus personne ne se souvient, vivait une famille composée des parents et de leurs deux enfants, un garçonnet de dix ans prénommé Paul et une fillette de huit ans prénommée Léa.
Cette famille n’était pas très heureuse car certains jours le pain venait à manquer et malgré que le père eût un travail régulier, les fins de mois étaient souvent plus que difficiles. Mais on s’aimait malgré tout dans cette famille pauvre et les enfants travaillaient bien en classe, ce qui faisait la joie de leurs parents.
A deux kilomètres du village se trouvait une forêt où peu de personnes n’osaient s’aventurer, le bruit courant qu’elle était hantée par une mauvaise fée et des esprits belliqueux. Même à la saison de la cueillette des champignons, personne n’y allait jamais, les adultes ayant plus peur que les enfants des maléfices dont on leur parlait depuis leur propre enfance.

Noël approchait à grands pas et avec lui les angoisses des parents de Léa et Paul qui se demandaient bien comment ils allaient pouvoir gâter leurs petits ce jour-là.
« Nous n’avons pas un sou d’économies, dit un soir la maman à son mari alors qu’ils se tenaient auprès d’un feu de cheminée sur le point de mourir faute de bon bois à y mettre
– les enfants sont raisonnables, ils comprendront répondit le papa. Ils savent bien que les temps sont difficiles et quelques friandises feront l’affaire, ne t’inquiète pas. »

Mais comment demander à une mère de ne pas s’inquiéter quand ses petits sont déjà si différents des autres enfants, moins bien vêtus, allant en classe avec de vieux livres d’occasion écornés aux quatre coins, ne mangeant pas souvent de viande et ne disposant que de vieux jouets à moitié cassés pour s’amuser.
Paul, qui ne dormait pas, avait entendu la conversation de ses parents et réfléchissait à ce qu’il pourrait faire de son côté pour offrir un joli cadeau à ses parents. Le lendemain matin, alors qu’il avançait sur le chemin de l’école avec sa petite sœur Léa, il lui parla de ce qu’il avait entendu et la petite lui répondit que, de son côté, elle avait elle aussi songé à une idée de cadeau pour ses parents sans toutefois trouver de solution.

« Et si nous allions dans la Forêt enchantée suggéra Paul ? Peut-être bien que la fée qui y habite n’est pas si méchante qu’on le dit et qu’elle pourra nous aider
– mais tu es fou Paul, elle peut nous capturer et nous transformer en je ne sais quoi et nous ne reverrions plus jamais papa et maman
– tu es trop trouillarde, que veux-tu qu’elle nous fasse, ce n’est pas un ogre et elle ne va pas nous dévorer tout crus
– on dit qu’il y a aussi des méchants lutins avec elle et qu’ils sont très bagarreurs
– il ne faut pas toujours se fier à ce qu’on entend. Après tout, si ça se trouve il n’y a personne dans cette forêt et tout ça n’est qu’un moyen qu’ont inventé les parents pour que les enfants n’aillent pas faire des bêtises dans cette forêt
– et tu crois que les parents feraient semblant d’avoir peur ? Je ne crois pas, je pense qu’il y a du danger dans cette forêt
– mais elle s’appelle la Forêt enchantée et une forêt enchantée ne peut pas être méchante
– en tout cas, si tu y vas, je n’irai pas avec toi car j’ai trop peur. »

La discussion en resta là durant quelques jours mais Noël approchait et avec lui, pour Léa et Paul, l’inquiétude de plus en plus grande de n’avoir rien à offrir à leurs parents. Aussi Paul recommença à parler de la Forêt enchantée.
« En fait, on n’est même pas obligés de rencontrer la fée, il suffit que nous y allions pour ramasser du houx, des mousses et des pommes de pin pour faire une jolie couronne de Noël aux parents
– tu veux dire comme la maîtresse nous a montré à en fabriquer une ?
– je ne sais pas, dans ma classe on ne nous apprend pas des trucs de filles
– et bien si tu trouves de quoi faire cette couronne, moi je saurai la fabriquer
– on peut essayer ça et si on aperçoit la fée de loin, on filera en vitesse, qu’en dis-tu ?
– j’ai pas envie, j’ai peur
– mais je serai là et on sait courir vite tous les deux. Rappelles-toi nos courses sur le chemin de la maison
– on verra… »

Et la discussion s’arrêta là… pour ce jour là… car Paul y revint deux jours plus tard.
« Tu fais comme tu veux Léa mais même si tu ne veux pas venir, moi j’y vais cet après-midi. C’est mercredi, il n’y a pas d’école et il faut trouver quelque chose pour le Noël de maman et papa
– bon, je veux bien aller avec toi mais si j’aperçois la fée, je file, même si tu décide de discuter avec elle et je viens chercher les parents
– comme tu veux mais j’ai pas l’intention de discuter avec elle, juste d’aller chercher de quoi fabriquer cette fichue couronne « .
Et lorsque l’après-midi fut là, ils partirent tous les deux vers la Forêt enchantée, sans bien sûr en parler à qui que ce soit et surtout pas à leurs parents, juste munis d’un grand panier d’osier pour rapporter feuilles, mousse, houx et pommes de pin.
Ils arrivèrent assez vite à l’entrée de la forêt qui semblait bien calme et, par précaution, décidèrent d’avancer à petits pas en faisant le moins de bruit possible. On apercevait le ciel bleu à travers quelques arbres, des oiseaux chantaient dans les branches et ils furent un moment rassurés.
Tout à coup, Léa vit un buisson de houx et ils s’arrêtèrent pour en casser quelques belles branches munies de jolies baies rouges. Après quoi ils se mirent en quête de mousse et en virent bientôt tout un tapis près d’un ruisselet qui gazouillait doucement. Quelques rochers le bordaient et, rassurée, Léa s’y assit un instant, ne songeant plus du tout à la méchante fée qui était censée habiter ces lieux.

Ils ramassèrent de la mousse, des pommes de pin, quelques glands aussi et revinrent tous les deux s’asseoir sur un rocher, contents de leur cueillette.
Tout à coup, un léger craquement se fit entendre derrière eux alors qu’ils regardaient l’eau couler et une voix douce s’éleva :
« Alors les enfants, vous êtes bien courageux pour vous être aventurés dans cette forêt qu’on prétend maléfique. N’avez-vous donc pas peur ?
Léa et Paul se retournèrent et virent alors, face à eux, une dame magnifique toute vêtue de bleu. Sa robe était d’une beauté incroyable au point qu’ils restèrent tout deux ébahis, incapables de prononcer la moindre parole. Durant une fraction de seconde, Léa pensait qu’elle ne pouvait pas s’enfuir, la dame leur barrant le chemin mais elle ne pouvait détacher ses yeux de la robe magnifique de la fée, car cela ne pouvait qu’être une fée pour avoir une aussi belle tenue scintillante et cousue de fils d’argent.
« Vous voilà bien silencieux reprit la visiteuse, auriez-vous peur de la fée que l’on nomme Maléfique ?
– un peu madame, et si jamais elle venait par ici
– mais vous l’avez en face de vous mes petits et je ne suis pas du tout Maléfique, je suis la fée Enchanteresse. Tous les bruits qui courent à mon sujet sont faux. C’est fou de voir comme l’ignorance et les cancans peuvent créer la peur. Je n’ai jamais fait de mal à quiconque et j’aime les enfants, surtout les enfants courageux comme vous qui ont osé braver leur peur pour venir chercher de quoi faire un joli Noël à leurs parents
– alors vous ne nous ferez pas de mal ?
– surtout pas, bien au contraire. J’existe pour apporter le bonheur et je n’ai que bien rarement l’occasion de le faire, les bruits qui courent sur moi ayant depuis longtemps dissuadé quiconque de venir dans cette forêt
– alors pourquoi tout le monde a peur demanda Paul ?
– parce que jadis vivait ici la fée Maléfique qui faisait beaucoup de mal à tous ceux qui osaient pénétrer dans la forêt. C’est à elle qu’on doit cette vilaine légende car pour régner sur la forêt, elle avait fait tuer la fée Enchanteresse qui vivait dans la forêt avant elle
– où est-elle maintenant cette méchante fée?
– les fées ont une durée de vie de trois mille ans et quand elle les eût atteints, elle mourut. J’ai été envoyée pour la remplacer, il y a de cela deux cents années et je suis la seconde fée Enchanteresse de cette forêt. Mais personne n’ose plus venir ici car les légendes ont la vie dure et je n’ai pas pu prouver que désormais la Forêt enchantée était un lieu de ravissement. Venez avec moi, je vais vous montrer quelque chose. »

Sans se poser de question, Léa et Paul la suivirent durant une petite centaine de mètres jusqu’à ce qu’ils arrivent à une sorte de barrière végétale inextricable leur barrant le chemin. Des branches entières moussues et entremêlées faisaient rempart à toute intrusion. Ils sentirent l’inquiétude revenir en eux mais n’eurent pas le temps de s’affoler car la fée ouvrit grand ses deux bras vers le ciel puis les referma en claquant des mains et la barrière végétale disparut pour faire place à une forêt de lumière. Les enfants furent éblouis, c’était si beau, tout de bleu et d’or comme la robe de la fée.
«Donnez-moi votre panier mes enfants, je vais voir ce que je peux y ajouter pour compléter le cadeau que vous voulez faire à vos parents.»

Les enfants s’exécutèrent et quand la fée leur rendit leur panier, il était vide des mousses, glands, houx que les enfants avaient glané mais rempli de victuailles, viande, pâtés, pain, fruits, fromages, confitures, pain d’épices et même une bouteille de vin.
« Voilà ce que vous offrirez à vos parents le soir de Noël, avec mes compliments. Et vous leur parlerez de moi, de cette belle forêt, de la mort de la fée Maléfique, ceci afin que plus personne n’ait peur de venir dans la forêt. Il y a beaucoup de champignons ici, des fleurs aussi, du bois à ramasser pour faire de bons feux, une eau si pure que l’on peut la boire à volonté, des baies, des jolis chemins à suivre et elle est un peu magique aussi car elle protège ceux qui y entrent de tout, les écoute et efface leurs peines. Voulez-vous faire cela pour moi ?
– oh oui madame, nous le ferons mais cela ne va pas être facile de faire croire tout ça aux parents dit encore Léa
– je te promets qu’ils vous croiront car dans le panier j’ai glissé une poudre de vérité qu’ils sentiront sans la voir. A présent rentrez chez vous et, si un jour vous avez de la peine, envie de parler, n’oubliez pas que je suis là. Il suffit de m’invoquer pour que j’apparaisse. Au revoir mes enfants. »
Et la fée Enchanteresse disparut dans un joli tourbillon de robe.
Les enfants rentrèrent tranquillement, racontèrent leur histoire à leurs parents qui ne les grondèrent pas et toute la famille passa le plus joli des Noëls qu’ils aient eu depuis bien longtemps. Plus tard, les gens du village recommencèrent à venir dans la forêt et on dit qu’un jour elle enveloppa tout le village dans ses chemins et c’est pour cela que plus personne ne se souvient de ce village ni où il était.

© Marie Le Corre,  31 octobre 2016

 

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